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( Arricio)

 

(...)

un peintre, un homme

est né

qu'il faudrait mélanger avec de la colle,

à l'instar du ciel, pour qu'il se tienne

debout sur l'ongle

et appliquer sans délai sur la pierre

rouge foncé blanc crémeux

vert pâle rose

aucune couleur ne domine

(...)

 

(Sinopia)

 

(...) Depuis toujours l'azur craquèle. Il fait des vagues. Tombe en morceaux. J'ai bien tenté de mélanger les pigments avec de la colle et de poser le tout très vite sur la paroi, dès qu'a séché l'intonaco. Rien à faire: de toutes les couleurs, le bleu est le plus fragile. Je l'ai constaté à Assise. L'humidité a déjà dessiné, au centre de la voute, de fines fleurs. Une araignée détisse mon poème. Ecrire avant la fin du temps, un Art de la fresque. Ou un quator. Deux  femmes et deux hommes? Quatre femmes? ne pas omettre, sur la portée, les altérations, ces chemins de traverse. revenir en souplesse sur les risques du chant et dire, harmonieusement, comme il est difficile de percevoir les rythmes du seichage. Ces yeux qui vous arrivent en perçant les brouillards, ces bruits de soie caressée sur les murs: je voudrais en décrire la genèse. Au commencement est la truelle. Avant d'oser raconter une histoire, le peintre bat le plâtre, en effet. En lissant ce matin la surface à peindre pour faire écran aux moisissures, celà m'a sauté au coeur: la douceur n'est pas première. Elle s'atteint.

 Je me souviens du premier jour passé ici, et de la première heure. Les portes de la chapelle s'étaient ouvertes sur ces murs nus. Je les ai trouvés beaux. Ainsi. Sans rien. Et j'ai pensé, en coupant mon fromage en lamelles, qu'il serait presque dommage que je les force à raconter quelque chose. J'ai bu la pierre ensoleillée. Puis, une image s'est imposée à moi. (...)

     C'est étrange tout de même, ces joues de roses, a Elle comme à Lui, qui furent formées à coups de fouets. Quand le crépi est sec et que je bats ma cordelette contre l'arricio, après avoir imprégnée de charbon de bois ou de peinture fraîche, qui se douterait que c'est la douceur qui m'anime? Et qui devinerait, en me voyant tremper ma brosse dans l'oxyde de fer- ou sinopia- pour renforcer mon esquisse, que ce que je voudrais, c'est, en peignant, soustraire.

(...)

 

 

( Arricio)

 

les cerisiers au bord de l'Arno

des pattes de bécasse

ont filé leur Poème

dans la boue matinales des rives

près du pont, la fumée se fait rare

c'est le mois de mai

(...)

 

 

( Sinopia)

 

A la place du "comble du désir", faire pousser la langue. Voilà l'idée qui m'est venue ce matin, en contemplant Giotto, pris dans la trame de son immense fresque, à l'Arena. Inventer un parler à la fois vulgaire et qui lèche le ciel. Cet homme me fait du bien. Le voir monter et démonter son ponteggio, dès qu'un aide affolé l'appelle pour illuminer un visage ou effiler des mains, m'émeut.(...) Je n'oublierai jamais ce séjour à Padoue. L'ardeur de son soleil. Le bien-être engendré par l'averse orageuse. La collation sous le pin. C'est bien simple, depuis que je suis ici, je n'ai point ouvert Ovide. Ni le moindre livre d'ailleurs. Je monte tôt à la chapelle. Le maître est déjà là, préparant son enduit ou classant avec soin ses feuilles d'or et d'étain. Je tire mon siège près du mur. J'attends sans rien dire. Un jour, il me salue avec toute la douceur du monde. Un autre, il ne me voit pas. Calé sur mon coussin, j'attends qu'il s'anime. Et j'apprends beaucoup. Souvent il parle seul: il faudrait passer là, où se rencontrent les deux surfaces de mortier, de la chaux très liquide avec un pinceau... ce rouge est bien trop rouge, ce vert bien trop vert...ces yeux n'entrevoient rien... Depuis que je suis ici et le regarde travailler, mon amertume s'en est allée comme l'acuité de ses couleurs. Cet immense chantier qui nous happe tous les deux, toute cette matière à transfigurer, cet effacement de soi dans la chaux vive. Le Poème est ma vraie patrie. Le temps n'est plus alors que variation lumineuse: des nuages passent, faisant un peu d'ombre aux piliers, et les journées procèdent de haut en bas.(...)

 Lire, peindre et composer. Je sais ce qui m'attend: pourfendre les vices de mon siècle avec les pieds sales. Je sais ce que je veux: être multilingue dans ma langue. L'ouvrir jusqu'aux bords les plus terribles. Jusqu' aux bruits. (...) car la langue étrangère, étrange, gît sous les mots les plus familiers et c'est elle, l'autre langue, que je m'en vais chercher.(...)

   Au crépuscule, Giotto, défait, trempé, spectral, s'est avancé vers moi et m'a dit: "Dante, je voudrais faire votre portrait et lui donner pour cadre, Le Jugement dernier. Voudriez-vous poser pour moi?"

 

 Extraits de "l'Entendement d'amour" de Sophie Khan aux Editions La Rumeur Libre, mars 2013.

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